Rapport de visite au Niger Novembre 2015 – Résumé

Rapport de visite au Niger Novembre 2015 – Résumé

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Le rapport complet (33 pages) est disponible sur demande à MEMS.

Depuis 2006, Mil Espoir-Mille Savoirs, intervient au Niger en partenariat avec l’association Djabbral pour la scolarisation des enfants de nomades Wodaabé.
En mission sur le terrain, pendant 2 semaines au mois de novembre 2015, la délégation de MEMS (J. Delnooz, MH. Redon, JY. Redon) avait pour objectif :
1) de faire une évaluation de la situation à Abalak, Bellel / Tanfirgane et à Abilbal,
2) de rencontrer, les responsables institutionnels, du système d’éducation nigérien – administratifs et politiques – ainsi que les autorités et les partenaires institutionnels français (Ambassade, AFD) à Niamey.

Compte tenu du contexte d’insécurité possible, 5 militaires ont encadré la mission pendant tout le séjour à partir de Tahoua.

Situation des élèves soutenus par MEMS

A Abalak
50 élèves, soit 46 collégiens et 4 lycéens, soutenus par MEMS sont scolarisés au Complexe Scolaire Privé musulman Adda’awa.
L’Internat «Louis et Yvette Galenc», intallé par MEMS avec l’aide de l’ONG AGIRabcd, les accueille après les cours. La propreté des chambres et des sanitaires est acceptable.
L’eau (1m3/j) pour la toilette, la cantine et la boisson apportée chaque jour d’un forage voisin en bidons.
Les préaux servent aux cours du soir des répétiteurs. Il n’y a pas de table de travail. Les chaises sont dans un état dégradé. L’absence de source d’énergie électrique est un véritable problème et les élèves ne disposent que de lampes de poche pour apprendre leurs leçons et écrire les devoirs, et la nuit tombe tôt, peu après 18h.

A Bellel-Tanfirgane (environ 3 500 habitants), à 2h de piste d’Abalak.

C’est le lieu de sédentarisation de la tribu de Djouri.
Malheureusement, la visite de l’école initialement prévue le vendredi n’a pu se faire que le samedi ne permettant pas de voir le fonctionnement, en particulier celui de la cantine, en situation réelle.

L’école communautaire accueille 92 enfants, répartis en 4 classes tenues par 4 instituteurs. Les enseignants sont logés dans le village. Un instituteur n’avait pas encore rejoint son poste (classe CI/CP) lors de la visite (Il l’aurait rejoint peu avant Noël). Les préaux abritent le jardin d’enfants/garderie et la classe CE1-CE2. Les sanitaires semblent peu utilisés.

A Abilbal,
Les 39 enfants de l’école sont répartis en 2 classes, mais avec une seule salle de classe ; le logement partagé des 2 instituteurs sert de deuxième classe. Sept élèves se préparent à l’entrée en 6e.
Les instituteurs considèrent que les enfants sont motivés et vifs d’esprit.

Fakaya, village woodabé non soutenu financièrement par MEMS, mais visité par amitié, en route vers Abilbal, possède un puits creusé par l’ONG Areed avec le soutien moral de MEMS. Sur l’initiative locale, une école communautaire (1 classe) en banco pour 27 élèves vient d’être installée, et un instituteur nommé.

Des réunions avec les parents
Lors des rencontres les mères et les pères des élèves ont montré une forte adhésion à la scolarisation, mais aussi mis en évidence certaines difficultés.
Les parents se disent satisfaits de la scolarisation des enfants, et en particulier des filles. L’impact culturel est important tel que, par exemple, le recul de l’âge du mariage des filles et du premier enfant ; mais pour les parents «la scolarité passe d’abord».
Le paiement des inscriptions (60% par les parents – 40% MEMS) au collège peut soulever des difficultés et, malgré la volonté affichée de payer, prend parfois beaucoup de temps. Des cas particuliers, comme celui des veuves, sans troupeau, qui disent vouloir mais ne pas pouvoir payer les inscriptions au collège, ont été soulevés – la recherche de solutions solidaires s’avère difficile. Certaines décident de partir au Nigéria pour gagner un peu d’argent.
Le fonctionnement de la cantine de l’internat souffre d’un découragement des mamans assurant le tour hebdomadaire. Des discussions sont en cours pour trouver des solutions.
Les collégiens et lycéens, s’organisent plutôt bien en autodiscipline, mais ont dû faire face à quelques problèmes qui ont conduit à mettre en place «un comité de discipline» assuré par des parents (pères).

Les enfants, l’école, l’avenir

On note que Djouri, en tant que chef traditionnel, assure désormais l’État Civil des nouveau-nés. C’est un vrai progrès.
A la garderie/jardin d’enfants, les enfants semblent en bonne santé, et vaccinés. En primaire : selon les instituteurs, les enfants sont éveillés et respectent la discipline
À l’internat les conditions matérielles pour le travail scolaire sont très rudes (absence de source d’électricité, pas de table, peu de livres etc…). Au collège/lycée les élèves sont studieux, mais ils manquent dramatiquement de livres, et de sources d’information et de connaissances du monde.Les élèves ont des difficultés à se projeter dans l’avenir. Si l’intérêt des enfants, ou de leurs parents, pour l’éducation scolaire est important, il leur est difficile de formuler clairement des objectifs (professionnels, culturels…), car leur représentation du monde extérieur à celui du nomadisme pastoral traditionnel est très réduite ; les domaines de la santé et de l’éducation sont le plus souvent cités.

Les enseignants

Le jardin d’enfants à Tanfirgane : les femmes qui s’en occupent ne parlent pas français et manquent manifestement de savoir-faire. Cette activité relève plutôt de la garderie d’enfants.

Les instituteurs ont un niveau BEPC et sont contractuels. Certains n’ont reçu que très peu de formation. Aucun ne parle fulfuldé (ils parlent tamaseq ou haouassa). L’État leur a fourni un peu de matériel pédagogique dont les livres de base pour les enseignants, mais très peu de livres sont disponibles pour les élèves.

Les professeurs et répétiteurs à Abalak :
Les enseignants du collège intervenant à l’internat (comme répétiteurs) ont tous un diplôme universitaire (Licence ou master).
Ils soulignent le faible niveau de français des élèves à l’entrée en 6ème, avec une assez bonne compréhension mais de faibles capacités d’expression.
Ils souhaitent disposer d’une véritable bibliothèque scolaire avec des livres, dont la plupart pourraient être achetés au Niger.
Certains répétiteurs estiment que leur « motivation financière » est insuffisante, ce qui pourrait influencer les résultats des élèves. Une mise au point exigeante est faite par l’association.

Le Proviseur du « Complexe Scolaire Privé AddAwa Islamique » souligne la qualité reconnue de l’enseignement et de la discipline de l’établissement. Le programme d’enseignement est celui de de l’État du Niger. Les conditions sont identiques pour les filles et les garçons. Il signale la difficulté d’informer les parents en ce milieu d’éleveurs nomades analphabètes. Ils refusent parfois ou ne peuvent pas acheter les documents utiles à l’enseignement. Le Directeur souhaite obtenir des livres de bibliothèque, des ordinateurs et vidéos scientifiques. Sous réserve que l’Etablissement en organise le transport, MEMS
évoque la possibilité de trouver des livres en France.
L’établissement est soutenu par ADDAWA Islamique, une ONG soudanaise établie à Niamey.
Pour la population, le lycée c’est le « Lycée Cheik » car il est soutenu par La Fondation du Cheik Mohammed Al Maktoum, premier ministre de Dubaï, qui a de nombreux établissements scolaires en Afrique. La référence religieuse du complexe scolaire, lycée et collège, est le soufisme, et non le wahhabisme, fortement récusé par le directeur.
La seconde langue enseignée dans l’établissement n’est pas l’arabe mais l’anglais.
Les élèves doivent porter l’uniforme (bleu) fourni par l’établissement.

Les responsables régionaux de l’enseignement :

Le directeur de l’Ecole Normale d’Instituteurs (ENI) de la Région de Tahoua remarque que, après avoir été longtemps réticents à la scolarisation, les Wodaabé sont actuellement les parents qui suivent le mieux la scolarité des enfants et demandent le plus des ouvertures d’écoles. Il confirme que les enfants nomades n’ont pas une vision large de l’éventail des possibilités qui s’offrent à eux. Le monde est, pour eux, limité à leur environnement.
Les modalités d’entrée dans les écoles normales varient selon le diplôme présenté, BEPC ou BAC. Les instituteurs, formés gratuitement, en 2ans, avec un petit pécule mensuel, à partir du BEPC, deviennent des contractuels, les autres deviendront, en 1an, des instituteurs titulaires, fonctionnaires. Constat est fait de la mauvaise qualité de l’enseignement, mais on est actuellement en pleine période de réforme pour la formation des enseignants. L’enseignement primaire est actuellement fait en français, langue nationale. Une réforme en cours, introduisant le bilinguisme, avec la langue maternelle comme langue première d’enseignement conduit à modifier la formation initiale des maitres.

L’inspecteur d’Académie apprécie l’engagement de MEMS auprès des institutions, et confirme les propos du directeur de l’ENI. Désormais la scolarisation (ou l’enseignement d’un métier) doit se faire jusqu’à 16 ans. Une importante réforme est en cours, avec une orientation des élèves vers le collège d’enseignement général, ou vers les collèges d’enseignement technique, ou l’apprentissage d’un métier. en cas d’échec après redoublement en CM2.
Il rend hommage à Djouri, « un leader qui s’informe facilement auprès de l’inspecteur », lequel s’engage à continuer son appui à la communauté Wodaabé.

Le Directeur Régional de l’Enseignement Professionnel de Tahoua confirme la volonté du Niger de disposer d’ouvriers qualifiés, de techniciens et de techniciens supérieurs, d’ingénieurs principaux et de conception. Récemment la politique nationale s’est fortement orientée, vers l’enseignement technique et la formation professionnelle.
La Région de Tahoua dispose désormais d’une cinquantaine d’établissements, publics et privés, de formation professionnelle dont un établissement régional dans le domaine de la santé et 3 établissements en comptabilité, informatique et gestion.
A Abalak, il existe un Collège d’enseignement technique et un centre de formation aux métiers (pour ceux qui ne suivent pas le cursus de collège général) pour obtenir un CAP en 4 ans. Cette formation est gratuite. Un Centre de formation Agro-sylvo-pastoral est présent sur Abalak depuis de nombreuses années.
L’orientation des femmes reste encore assez confinée aux activités traditionnelles pour des raisons culturelles, mais il n’y a pas d’obstacle institutionnel à leur orientation vers les différents métiers.

Les responsables nationaux

Le Secrétaire Général du Gouvernement, Ami de Djouri, estime que ce qui est fait par MEMS est « extraordinaire et constitue le chaînon manquant pour les élèves pour ne pas abandonner en arrivant au collège ou au lycée, et/ou rentrer dans les conditions qui peuvent les amener à la délinquance ».

Il évoque la création d’un complexe scolaire pilote, en milieu pastoral, dans le secteur de Tanfirgane, qui pourrait être soutenu par l’État et par des partenaires financiers et ONG. Les élèves pourraient y être en internat, du primaire au lycée, et, grâce à la bourse obtenue après le bac évoluer vers la formation supérieure. Et, « pour ceux qui ne veulent pas continuer, il faut leur donner les outils, en formation professionnelle, pour qu’ils deviennent des éleveurs conscients, permettant de développer un système d’élevage adapté aux contraintes actuelles ».

La Ministre de l’enseignement secondaire remercie MEMS, pour son action, et particulièrement sa capacité à convaincre, en France, de la nécessité de soutenir ces nomades. Elle confirme que l’action de MEMS s’inscrit précisément dans la politique scolaire du Niger. Elle souligne l’importance de maintenir les filles sur leur région, en particulier avec des métiers d’enseignement, de santé, afin de favoriser l’attachement des populations à l’éducation.
Elle aussi se déclare prête à créer un complexe avec Collège, voire Lycée, sur la zone de Tanfirgane, ouvert à tous les enfants sans tenir compte des ethnies. Reste à trouver des crédits… « Il faut que l’école soit l’école du village et non d’une ethnie, mais il n’y a pas de raison que MEMS s’inquiète d’être accusé de soutenir une école « ethnique ».

Le Directeur Enseignement du Cycle Primaire revient sur la réforme et le chantier introduisant, jusqu’en 3eme année au primaire, les langues traditionnelles comme langues d’enseignement et le français comme matière d’enseignement. Le français devient par la suite la langue d’enseignement. Le fulfuldé, langue peul des Wodaabé, fait partie des 6 premières langues ciblées. Le matériel pédagogique est prêt. L’expérimentation a commencé en 2015. Les travaux expérimentaux en bilinguisme semblent favoriser un apprentissage du français de meilleure qualité.
Djabbral peut déjà demander au niveau de la Région à bénéficier d’un instituteur peul, formé au bilinguisme.
Il se dit prêt à soutenir l’entrée à l’ENI des élèves wodaabé qui le souhaiteraient, car la disponibilité d’enseignants formés au bilinguisme peul est un réel problème.

La Directrice du Département de Linguistique de l’Université Abdou Moumouni de Niamey, est spécialiste des langues peuls (dont le fulfuldé des Woodabe), et soutient la réforme du bilinguisme en primaire. Les ouvrages pédagogiques existent. Elle souhaite que ce travail, encore expérimental, soit réalisé par des instituteurs de langue peul déjà confirmés, dominant bien le français et formés, en au moins 4 semaines, en pédagogie du fulfuldé.
A côté de ces réflexions linguistiques, elle ajoute :
– Une étude de l’impact de la scolarisation des Wodaabé doit être envisagée. Il faut étudier le rôle de l’école sur la société. Les peuls du Sénégal disent que l’école française « prend les enfants sans les rendre ».
– L’individualisme se développe ; chacun veut avoir son puits, son école, sa mosquée et cela menace les décisions collectives.
– D’une manière générale, les filles sont souvent victimes d’une certaine insécurité au sein du collège, avec le constat de cas de grossesses non désirées.
La représentation française au Niger

Au SCAC : Le Chargé de Mission pour la Société civile au Niger donne 2 les informations :
Au niveau Européen :
– Des formations sont délivrées pour la gestion de projets .
– Une nouvelle enveloppe du FED Fonds Européen de Développement3 doit être ouverte en 2016 visant la jeunesse et la culture. La thématique scolarisation de DJABRAL et MEMS pourrait s’y inscrire : surveiller les annonces du PASOC (Programme d’Appui à la société civile).

L’Ambassade de France :
– Recommande d’être attentif au site internet de l’Ambassade au début de l’année 2016.
– un appel à projet estampillé COP 21 est susceptible de voir le jour (la décision des Wodaabé de scolariser leurs enfants pourrait être mise en lien avec le changement climatique cause de sécheresse…)
– L’Ambassade peut accompagner et conseiller DJABBRAL pour l’écriture de projet, plan d’action, budget et mise en lien avec différents Partenaires Techniques et Financiers.

A l’AFD : La Chargée de Mission/Education de l’AFD informe que :
L’AFD participe à un fonds servant à financer les activités du Programme Sectoriel pour l’Éducation et la Formation du Niger concernant 3 volets :
1. Amélioration de l’accès à l’école par la construction de salles de classe, par la mise en place de cantines scolaires (nourriture, magasins), et Scolarisation des filles par l’internat, la famille d’accueil, obtention de bourses après le primaire.
2. Amélioration de la qualité par la formation des professeurs en primaire et secondaire.
3. Appui à la gouvernance du pilotage des activités.
Elle préconise que les activités de MEMS soient inclues dans les plans d’action 2016/2017 des Ministères de l’Enseignement Secondaire et Primaire. Estime que le projet « MEMS » serait éligible, en maîtrise d’ouvrage déléguée.
L’AFD appuie le projet d’apprentissage de lecture en langue d’usage de l’enfant.
Face aux migrations, l’Union Européenne met en place un « Fonds Fiduciaire d’Urgence » destiné à financer les projets d’éducation auquel MEMS pourrait souscrire.
Elle propose d’aider DJABBRAL à monter ses dossiers sur des projets déjà conçus.

En Conclusion

La situation à Tanfirgane et Abilbal n’a pas pu être appréciée correctement.
Mais la dynamique scolaire est impulsée. La scolarisation est vécue par les Wodaabé, comme un moyen d’intégration au sein de la société nigérienne. Il y a 10 ans, 1 chef de tribu wodaabé sur 10 soutenait l’école ; il y en 9 sur 10 actuellement.
Il est probable que la mauvaise connaissance du français participe au faible niveau des élèves à l’entrée en 6ème. Une partie de la solution à cette insuffisance pourrait résider dans la réforme en cours sur l’apprentissage initial en langue maternelle.
A l’avenir il serait donc intéressant de pouvoir recruter des instituteurs peuls, et si possible wodaabé.
Le collège répond globalement aux attentes, mais les connaissances générales des élèves sont limitées, et il est indispensable de pouvoir leur proposer de nouveaux moyens pour sortir de leur isolement culturel.
Eu égard à son contexte, l’internat fonctionne plutôt bien, malgré quelques problèmes avec la cantine et la discipline. Le recrutement d’un responsable de l’internat devrait être envisagé, qui serait une sorte de conseiller d’éducation en charge de l’organisation, de l’appui scolaire et culturel, ainsi que de la sécurité des élèves.
La fourniture d’énergie électrique sera un enjeu décisif pour les années à venir pour faciliter les conditions d’étude, mais aussi l’accès aux moyens de la connaissance et de l’information.
La réforme des cursus scolaires est prometteuse, ainsi que les possibilités qui s’ouvrent vers les enseignements professionnel et technique.
Le soutien institutionnel affiché pour la stratégie de Djabbral – MEMS est encourageant.

 

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